contact@essenceetnature.com

Pour relancer l’économie (article d'un des derniers mensuel indépendant:le monde diplomatique.)

Et si on fermait la Bourse... 



C’était il y a un peu plus d’un an : les gouvernements secouraient les banques aux frais du contribuable. Mission accomplie. Mais à quel prix ? L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) évalue à 11 400 milliards de dollars les sommes mobilisées par ce sauvetage. Soit 1 676 dollars par être humain... Mais la finance n’est pas qu’affaire de banquiers. C’est aussi celle des actionnaires. Une proposition pourrait ne pas leur plaire : fermer la Bourse.

Par Frédéric Lordon

Pour un peu, le grand spectacle de ces deux dernières années nous l’aurait presque fait oublier : là où la finance « de marché »* (les astérisques renvoient au glossaire), appellation un peu idiote mais il en faut bien une pour faire la différence, semble s’activer dans un univers clos, loin de tout et notamment du reste de l’économie, la finance actionnariale*, celle des propriétaires des moyens de production, campe à l’année sur le dos des entreprises — et, comme toujours, en dernière analyse, des salariés. Il a fallu la « mode du suicide » si délicatement diagnostiquée par M. Didier Lombard, président-directeur général (PDG) de France Télécom, pour offrir l’occasion, mais si peu saisie dans le débat public, de se souvenir de ce dégât quotidien de la finance actionnariale dont les injonctions à la rentabilité financière sont implacablement converties par les organisations en minimisation forcenée des coûts salariaux, destruction méthodique de toute possibilité de revendication collective, intensification épuisante de la productivité et dégradation continue des conditions matérielles, corporelles et psychologiques du travail.

Contre toutes les tentatives de dénégation dont on entend d’ici les accents scandalisés, il faut redire le lien de cause à effet qui mène du pouvoir actionnarial, dont plus rien dans les structures présentes du capitalisme ne retient les extravagantes demandes, à toutes les formes, parfois les plus extrêmes, de la déréliction salariale. Et si les médiations qui séparent les deux bouts de la chaîne font souvent perdre de vue la chaîne même, et ce que les souffrances à l’une des extrémités doivent aux pressions exercées depuis l’autre, si cette distance demeure la meilleure ressource du déni, ou des opportunes disjonctions dont le débat médiatique est coutumier, rien ne peut effacer complètement l’unité d’une « causalité de système » que l’analyse peut très bien dégager (1).

Si donc la refonte complète du jeu de la finance « de marché », réclamée avec d’autant plus de martiale véhémence par les gouvernements qu’ils ont moins l’intention de l’accomplir, occupe le débat public depuis un an, il s’agirait de ne pas oublier que, au moins autant, la finance actionnariale est en attente elle aussi de son « retour de manivelle »... Sous ce rapport il n’y a que le PDG de Libération Laurent Joffrin, joignant la paresse intellectuelle au désir de ne rien rencontrer qui pourrait le contrarier, pour soutenir qu’il n’y a pas d’idées à gauche (2) — sans doute pas dans Libération ni au Parti socialiste en effet (mais on a dit : à gauche). Du vide dans le regard de Laurent Joffrin, on ne conclura donc pas pour autant qu’il n’y a rien. Le SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin ou marge actionnariale limite autorisée) est une idée (3). L’abolition de la cotation en continu, et son remplacement par un fixing mensuel ou plurimestriel, en est une autre (4). Vient toutefois un moment où l’on envisage la question autrement : et fermer la Bourse ?

Des chroniques débonnaires du regretté Jean-Pierre Gaillard, longtemps journaliste boursier sur France Info, à l’apparition des chaînes boursières, en passant par l’incessante répétition « CAC 40 -Dow Jones - Nikkei », la Bourse aura bientôt quitté le domaine des institutions sociales pour devenir quasiment un fait de nature — une chose dont la suppression est simplement impensable. Il est vrai que deux décennies et demie de matraquage continu ont bien œuvré à cette sorte de naturalisation, et notamment pour expliquer qu’une économie « moderne » ne saurait concevoir son financement autrement que par des marchés et, parmi eux, des marchés d’actions* (la Bourse au sens strict du terme).

Bien sûr, pour continuer de se dévider, ce discours nécessite de passer sous silence l’ensemble des destructions corrélatives de l’exercice du pouvoir actionnarial ; la simple mise en regard de ses bénéfices économiques supposés et de ses coûts sociaux réels suffirait à faire apparaître tout autrement le bilan de l’institution « Bourse ». Encore faudrait-il questionner la division entre bénéfices économiques et coûts sociaux car les tendances à la compression salariale indéfinie qui suivent de la contrainte de rentabilité actionnariale ne sont pas sans effets macroéconomiques. La sous-consommation chronique qui en résulte a poussé les géniaux stratèges de la finance à proposer aux ménages de « faire l’appoint » avec du crédit, devenu la béquille permanente de la demande manquante — on connaît la suite. Evidemment les bilans sont toujours plus faciles avec une seule colonne qu’avec deux, particulièrement, aurait ajouté l’humoriste Pierre Dac, quand on enlève la mauvaise. Mais vienne la « bonne » à se montrer elle-même défaillante, que peut-il alors rester de l’ensemble ?

Or c’est peu dire que les promesses positives de la Bourse sont douteuses. Sans elle, paraît-il, pas de financement de l’économie, plus de fonds propres pour des entreprises alors vouées à l’insolvabilité, encore moins de développement des start-up annonciatrices des révolutions technologiques ? En avant, dans l’ordre et méthodiquement.

Les investisseurs pompaient,
pompaient !

Sur le papier, le plan d’ensemble ne manquait pas d’allure. Des agents (les épargnants) ont des ressources financières en excès et en quête d’emploi, d’autres (les entreprises) sont à la recherche de capitaux : la Bourse est cette forme institutionnelle idoine qui mettrait tout ce beau monde en contact et réaliserait la rencontre mutuellement avantageuse des capacités de financement des uns et des besoins des autres. Elle ferait même mieux encore : en apportant des ressources permanentes (à la différence de l’endettement, les capitaux propres, levés par émission d’actions, ne sont pas remboursables), elle stabiliserait le financement et en minimiserait le coût. Patatras : rien de tout ça ne tient la route.

La Bourse finance les entreprises ? Au point où on en est, ce sont plutôt les entreprises qui financent la Bourse ! Pour comprendre ce retournement inattendu, il faut ne pas perdre de vue que les flux financiers entre entreprises et « investisseurs » sont à double sens et que si les seconds souscrivent aux émissions des premières, ils ne manquent pas, symétriquement, de leur pomper régulièrement du dividende (en quantité croissante) et surtout du buy-back*, « innovation » caractéristique du capitalisme actionnarial par laquelle les entreprises sont conduites à racheter leurs propres actions pour augmenter mécaniquement le profit par action et, par là, pousser le cours boursier (donc la plus-value des investisseurs) à la hausse.

La cohérence dans l’incohérence du capital actionnarial atteint d’ailleurs des sommets car, imposant des normes de rentabilité financière exorbitantes, il force à abandonner bon nombre de projets industriels, incapables de « passer la barre », laissant les entreprises avec des ressources financières inemployées... aussitôt dénoncées comme « capital oisif », avec prière de le restituer instamment aux « propriétaires légitimes », les actionnaires — « puisqu’ils ne savent pas s’en servir, qu’ils nous le rendent ! ». Dorénavant, ce qui sort des entreprises vers les investisseurs l’emporte sur ce qui fait mouvement en sens inverse... et donnait son sens et sa légitimité à l’institution boursière. Les capitaux levés par les entreprises sont devenus inférieurs aux volumes de cash pompés par les actionnaires, et la contribution nette des marchés d’actions au financement de l’économie est devenue négative (quasi nulle en France, mais colossalement négative aux Etats-Unis, notre modèle à tous (5)).

Il y a de quoi rester interloqué devant pareil constat quand, dans le même temps, les masses financières qui s’investissent sur les marchés boursiers ne cessent de s’accroître. Le paradoxe est en fait assez simple à dénouer : faute de nouvelles émissions d’actions pour les absorber, ces masses ne font que grossir l’activité spéculative sur les marchés dits « secondaires »* (les marchés de revente des actions déjà existantes). Aussi leur déversement constant a-t-il pour effet, non pas de financer des projets industriels nouveaux, mais de nourrir la seule inflation des actifs financiers déjà en circulation. Les cours montent et la Bourse va très bien, merci, mais le financement de l’économie réelle lui devient chose de plus en plus étrangère : le jeu fermé sur lui-même de la spéculation est très suffisant à faire son bonheur et, de fait, les volumes de l’activité dans les marchés secondaires écrasent littéralement ceux des marchés primaires* (les marchés d’émission).

Que la Bourse comme institution de financement, par là différenciée de la Bourse comme institution de spéculation, soit devenue inutile, ce sont les entreprises qui pourraient en parler le mieux. Le problème ne se pose simplement pas pour les petites et moyennes... qui ne sont pas cotées, mais dont on rappellera tout de même qu’elles font l’écrasante majorité de la production et de l’emploi — on répète pour bien marquer le coup : l’écrasante majorité de la production et de l’emploi se passe parfaitement de la Bourse. Plus étonnamment, les grandes entreprises y ont fort peu recours également — sauf quand leur prend l’envie de s’amuser au jeu des fusions et des offres publiques d’achat (OPA). Car lorsqu’il s’agit de trouver du financement, le paradoxe veut que les fleurons du CAC 40 et du Dow Jones aillent le plus souvent voir ailleurs : dans les marchés obligataires, ou bien, par une inavouable persistance dans l’archaïsme... à la banque ! Une succulente ironie veut qu’il y ait là moins l’effet d’une réticence philosophique qu’un effet de plus de la contrainte actionnariale elle-même, qui voit dans toute nouvelle émission l’inconvénient de la dilution, donc de la baisse du bénéfice par action. En somme, le triomphe du pouvoir actionnarial consiste à dissuader les entreprises qui le pourraient le plus de se financer à la Bourse !

D’autres promesses,
d’autres menaces

Ce qui reste de financement brut apporté par la Bourse se fait-il au moins pour les entreprises au coût avantageux promis par tous les discours de la déréglementation ? On sait sans ambiguïté ce que coûte la dette : le taux d’intérêt qu’on doit acquitter chaque année. Le « coût du capital » (ici le coût des fonds propres) est une affaire moins évidente à saisir. Par définition les capitaux propres (levés par émissions d’actions) ne portent pas de taux de rémunération prédéfini comme la dette. Ça ne veut pas dire qu’ils ne coûtent rien ! Mais alors combien ? Très symptomatiquement, la théorie financière ne cesse de s’intéresser au « coût du capital »... mais sous le point de vue exclusif de l’actionnaire (lire « Le coût du capital du point de vue de l’actionnaire ») ! Ceci ne dit rien de ce qu’il en coûte concrètement à l’entreprise de se financer en levant des actions plutôt que des obligations*, ou encore en allant à la banque — et c’est là une question dont la théorie financière, qui révèle ainsi ses points de vue implicites (pour ne pas dire : pour qui elle travaille), se désintéresse presque complètement.

Or ce qu’il en coûte à l’entreprise tient en trois éléments : les dividendes et les buy-backs sont les deux premiers, à quoi il faut ajouter également les coûts d’opportunité liés aux projets d’investissement écartés pour cause de rentabilité insuffisante, c’est-à-dire tous ces profits auxquels l’entreprise a dû renoncer sous l’injonction actionnariale... à ne pas investir.

Tout ceci, qui commence à faire beaucoup, ne se met cependant pas aisément sous la forme d’un « taux » qui pourrait être directement confronté au taux d’intérêt afin d’offrir une comparaison terme à terme des coûts des différentes formes de capital (fonds propres versus dette). Le fait que la dette soit remboursable et non les capitaux propres est une première différence perturbatrice ; inversement, du dividende est payé éternellement sur des actions bien après la fin du cycle de vie de l’investissement qu’elles ont servi à financer ; les actions confèrent en assemblée générale un pouvoir que ne donne pas la dette (et auquel on pourrait assigner une valeur), etc. A défaut de comparaison directe, on peut au moins faire une comparaison différentielle, et observer que l’un des deux coûts, celui des fonds propres, a connu une évolution très croissante : les buy-backs qui étaient inconnus se sont développés dans des proportions considérables ; quant aux dividendes, on peut mesurer leur croissance à la part qu’ils occupent désormais dans le produit intérieur brut, où ils sont passés de 3,2 % à 8,7 % entre 1982 et 2007, et ceci, il faut le redire, du fait même de l’exercice du pouvoir actionnarial, pour qui la déréglementation boursière a été faite... sur la foi d’une baisse du coût de financement des entreprises !

Reprenons : contribution nette négative, et contribution brute hors de prix là où elle avait été promise à coûts sacrifiés... On se demande ce qui reste à la Bourse pour se maintenir dans l’existence — à part les intérêts particuliers du capital financier, il est vrai d’une puissance tout à fait admirable. La réponse est : d’autres menaces et d’autres promesses.

La menace agite le spectre d’une « économie sans fonds propres ». Au premier abord, elle ne manque pas de poids, spécialement en une période où l’on dénonce, non sans raison, la croissance hors de contrôle des dettes privées. Or refuser aux entreprises les bienfaits de la Bourse, n’est-ce pas les renvoyer aux marchés obligataires ou au crédit bancaire, c’est-à-dire à plus de dette encore — et tout le pouvoir aux banquiers, espèce que la crise nous a rendue si sympathique (6) ? Mais une économie sans Bourse n’est pas du tout une économie privée de fonds propres. Trop occupée à vanter ses propres charmes, la Bourse a fini par oublier que l’essentiel des fonds propres ne vient pas d’elle... mais des entreprises elles-mêmes, qui les sécrètent du simple fait de leurs profits, transformés en capital par le jeu de cette opération que les comptables nomment le « report à nouveau » : chaque année le flux de profit dégagé par l’entreprise vient grossir le stock de capital inscrit à son bilan… du moins tant qu’elle ne l’abandonne pas aux actionnaires sous la forme de dividendes.

On dira cependant que l’apport de fonds propres externes (ceux d’actionnaires donc) revêt une importance particulière quand précisément l’entreprise va mal et, par elle-même, ne dégage plus assez de fonds propres internes par profit et « report à nouveau ». Le sauvetage d’entreprises en difficulté ne révèle-t-il pas l’ultime vertu de l’intervention actionnariale, et seules des injections providentielles de capitaux propres ne peuvent-elles pas y pourvoir ? La belle idée : en général, les repreneurs s’y entendent pour mettre au pot le moins possible et pour mener leur petite affaire soit en empochant les subventions publiques, soit en ayant prévu de revendre quelques morceaux de gré à gré, soit en profitant du règlement judiciaire pour restructurer les dettes et larguer du salarié ; et le plus souvent par un joyeux cocktail mélangeant agréablement tous ces bons ingrédients — fort peu actionnariaux.

Comme le cercle commence à se refermer méchamment et que la liste des supposés bienfaits est déjà à l’état de peau de chagrin, on aura bientôt droit au cri désespéré : « Et les start-up ? » Les start-up, la révolution technologique en marche, celle qui nous a donné Internet (juste après que l’armée eut posé les tuyaux et les chercheurs inventé les protocoles...), celle qui enfin nous offrira bientôt des gènes refaits à neuf, comment les ferait-on éclore sans la Bourse ? Bien sûr on a pu se tromper un peu quant à la réalité de ses bienfaits, mais tout sera pardonné quand on aura redécouvert ses véritables, ses irremplaçables prodiges : des promesses d’avenirs radieux.

C’est peut-être dans ce registre prophétique des lendemains technologiques que le discours boursier, par ailleurs si déconsidéré, trouve son ultime redoute — avec parfois l’improbable secours de technologues de gauche, écolos amis de la chimère ayant reçu pour nom « croissance verte », ou enthousiastes du « capitalisme cognitif » (certains, pas tous...) qui nous voient déjà savants et émancipés par le simple empilement des ordinateurs connectés en réseau.

Or il est exact que le financement des start-up semble échapper au système financier classique, et notamment bancaire. Le propre de ces entreprises naissantes tient en effet à la difficulté de sélection qu’elles présentent aux financeurs potentiels du fait même du caractère inédit de leurs paris techniques et de la très grande incertitude qui en découle, faute de références passées auxquelles les comparer. On connaît l’argument : sur dix start-up soutenues, neuf seront d’épouvantables bouillons mais peut-être la dixième une magnifique pépite qui, bien poussée jusqu’à l’introduction en Bourse, décrochera la timbale — comprendre : enrichira ses actionnaires de départ, qu’on nomme, tout ridicule abattu, des business angels (« anges des affaires »), et fera mieux que les réconforter de leurs pertes sur les neuf autres.

Cette économie de la péréquation très particulière, propre aux entreprises technologiques naissantes, rendrait donc « indispensable » la sortie en Bourse et impossible le financement par le crédit : le banquier facturant en gros le même taux d’intérêt aux dix perdrait tout, intérêt et principal, sur neuf et ne gagnerait que ses quelques pour-cent sur la dixième ; bien trop peu pour que l’opération globale ne soit pas très perdante, et par suite définitivement abandonnée.

Il faut reconnaître que l’argument ne manque pas de sens. Il manque juste à être irrésistible. Car il ne faut pas beaucoup d’imagination pour envisager un taux d’intérêt qui soit, non plus fixe, mais défini comme une certaine part des profits, éventuellement révisable (à la hausse) sur les premières étapes du cycle de vie de l’entreprise. Si celle-ci est effectivement un bingo, elle le prouvera par ses bénéfices, et cette péréquation-là réjouira le banquier comme la péréquation boursière avait réjoui le business angel. Creusant un tout petit peu plus cependant, on finira par tomber sur la réalité moins glorieuse des mobiles qui font tenir les discours généraux du financement en capital des start-up et des héros technologiques.

L’introduction en Bourse a pour finalité essentielle... d’enrichir à millions les créateurs d’entreprise et leurs « anges » accompagnateurs. On les croyait mus par l’idée générale du progrès technique, le bien-être matériel de l’humanité et la passion d’entreprendre : ils n’ont le plus souvent pas d’autre idée que de faire fortune aussi vite que possible et de prendre une retraite très avancée — il n’y aurait pas de test plus dévastateur que de voir ce qui, la promesse de fortune boursière retirée, resterait des troupes des vaillants entrepreneurs. Des cohortes boutonneuses de la nouvelle économie, combien n’avaient pour idée fixe que de bricoler au plus vite une petite affaire susceptible d’être revendue et de faire la culbute patrimoniale ?

On fera remarquer que c’est l’essence même du capitalisme que les agents ne s’y activent pas pour des prunes. Sans doute, mais d’une part on pourrait, du coup, nous épargner le gospel entrepreneurial, et d’autre part c’est une chose de désirer s’enrichir de sa création d’entreprise, mais c’en est une autre de ne s’y livrer qu’à la condition (même si elle n’est qu’à l’état d’espoir) de s’enrichir hors de proportion, comme c’est devenu la condition implicite mais sine qua non des créateurs de start-up. Et il est vrai : ce n’est plus la simple rémunération du travail, ou même le revenu tiré du profit d’entreprise qui peut enrichir à cette échelle, mais bien la timbale boursière et elle seule.

Et c’est ici le terminus du discours de la Bourse. La Bourse n’est pas une institution de financement des entreprises — elles n’y vont plus sauf pour s’y faire prendre leur cash-flow* ; elle n’est pas le roc d’une « économie de fonds propres » — pour l’essentiel ceux-ci viennent d’ailleurs : des entreprises elles-mêmes ; elle n’est pas la providence qui sauve les start-up de l’attrition financière — on pourrait très bien agir autrement.Elle est une machine à fabriquer des fortunes. Et c’est tout. Bien sûr, pour ceux qui s’enrichissent, ça n’est pas négligeable. Mais pour tous les autres, ça commence à suffire.

Cupidité déboutonnée

Ainsi, faire la critique de la Bourse conduit immanquablement à retrouver les vraies forces motrices que le galimatias entrepreneurial s’efforce de recouvrir : il n’y est en fait question que d’enrichissement. Non pas que tous les entrepreneurs soient par principe affligés de cette cupidité déboutonnée — ceux qui ont vraiment l’envie de construire quelque chose sont mus par d’autres ressorts et se passent de la fortune patrimoniale pour s’activer (on n’en fera pas des saints pour autant...). Mais seule la Bourse pouvait installer dans le corps social, ou plutôt dans ses parties les plus concernées, ce fantasme, désormais fait mentalité, de la fortune-éclair, légitime récompense des élites économiques, entièrement due à leur génie créateur et sans laquelle on déclarera qu’on veut faire fuir le sel de la terre, tuer la vie entrepreneuriale, peut-être même la vie tout court.

Fermer la Bourse n’a donc pas seulement la vertu de nous débarrasser de la nuisance actionnariale pour un coût économique des plus faibles, mais aussi le sens d’extirper l’idée de la fortune-flash, devenue référence et mobile, cela-va- de-soi pour bien-nés et normalité du « mérite », pour rappeler que l’argent ne se gagne qu’à hauteur des possibilités de la rémunération du travail, ce qui, dans le cas des individus qui nous intéressent, est déjà la plupart du temps largement suffisant. La Bourse comme miroir à la fortune aura été l’opérateur imaginaire, aux effets bien réels, du déplacement des normes de la réussite monétaire, et il n’est pas un ambitieux dont le chemin ne passe par elle — pour les autres, il y a le Loto, et pour plus personne en tout cas, rapporté à cette norme, le travail.

Aussi la Bourse a-t-elle cette remarquable propriété de concentrer en un lieu unique la nocivité économique et la nocivité symbolique, en quoi on devrait voir une raison suffisante d’envisager de lui porter quelques sérieux coups. On ne dit pas que les arguments qui précèdent closent définitivement la discussion de la fermeture de la Bourse, et il y a sûrement encore bien des objections à réfuter pour se convaincre définitivement de joindre le geste à la parole. On ne le dit pas donc, mais on dit seulement qu’au moins il est temps de cesser de s’interdire d’y penser.

Frédéric Lordon.


........................................................................................................................................................................


EN CE MOIS DE DECEMBRE 2009

,Il me semble intéressant  de vous faire partager un extrait de l'excellent livre de MARTIN GRAY que je vous invite à lire dans son intégralité.

-AU NOM DE TOUS LES HOMMES- éditions du rocher

LE PRINCE MEDIATIQUE  (écrit en 2004)


On nous dit libres pourtant. L'esclavage ne sévit plus que sur quelques millions d'hommes. C'est trop. C'est inacceptable. Nous sommes six milliards et le temps n'est plus aux serfs, rivés à leur maître. On ne traite plus les hommes comme dans l'Empire romain d'« instruments vivants et parlants », à peine différents d'un bœuf de labour -« instrument vivant et sans parole » - ou d'une bêche - « instrument matériel ».

Mais la plupart des hommes sont-ils vraiment libres ?
J'ai déjà parlé de la faim, du chômage, de la misère, de la peur, de la violence dans laquelle ils sont enfermés comme dans une prison.
Il y a plus.


Un maître tout-puissant les tient courbés. Ils ne le craignent pas. Ils ne savent même pas qu'ils en sont les esclaves. Et cependant il les tient garrottés. Il les contraint à agir comme il veut. Ce Prince absolu, invisible, est capable de les faire se dresser sur un ordre ; il leur dicte leur conduite. Il peut les pousser dans la révolte violente ou dans la soumission.
Ce Prince dictatorial est implacable et cependant aimé. Il n'a pas besoin de bourreaux pour se faire obéir. Ce Prince distribue de la drogue en toute légalité. Les enfants en consomment dès leur plus jeune âge. Et on ne pourra plus jamais les en priver.
Il domine toute la terre. Et il concentre de plus en plus tous les pouvoirs que jusqu'alors conservaient quelques vassaux.
C'est le Prince Médiatique, notre Jupiter.

Il règne.
Il gouverne les têtes. Il est le visage du plus grand pouvoir qui ait jamais existé. Les foules le suivent. Il dit un mot, et elles se précipitent pour applaudir le héros qu'il leur a désigné.
Les jeunes gens veulent à tout prix le servir, pour qu'il fasse connaître leur nom, leurs traits.
Il prétend ne dire que la vérité, se plier aux désirs de ceux qui l'écoutent, le lisent, le regardent.
Il est habile. Il a trouvé l'allié qui lui assure la domination sur tous ceux - l'immense majorité des hommes - qui ignorent qu'ils lui sont soumis et se croient libres.
L'allié du Prince Médiatique, de Jupiter, c'est Caïn.

À chaque instant sur les écrans qu'il anime, on voit tuer, torturer, frapper, humilier. L'angoisse, les peurs, la violence, le meurtre sont le grand ressort des images qu'il diffuse.
Et quand Jupiter-Média ne montre pas la cruauté, il flatte les perversions de l'âme.
On montre le malade, le fou, le déchiré, le malheureux. Le Prince Médiatique nous invite à pleurer sur ces souffrances, la compassion est son alibi. En fait, il flatte notre désir malsain de contempler le malheur d'autrui.
On met en scène la rivalité, l'adultère, la concupiscence, le désir, la peur, l'horreur.
On transforme chaque téléspectateur en voyeur.
Ce sont des jeux du cirque renouvelés, qui font appel aux instincts qui rassemblaient, à Rome, la foule au Colisée.
Quant au désir de voir couler le sang, les fictions le satisfont.
Un adolescent de seize ans, aura vu durant sa courte vie, plusieurs milliers de meurtres !
S'étonnera-t-on qu'un jour il prenne une arme - en vente libre aux États-Unis - et, par jeu, par haine ou mépris de l'autre, par défi, devienne Caïn, et abatte, dans son lycée, au hasard, ceux dont il partageait les études et les jeux ?

J'ai vu les visages de ses victimes. J'ai entendu les cris de leurs parents.
J'ai vu les corps de ces tueurs de quinze ans, dont l'un s'était suicidé et l'autre avait été abattu par la police.

J'accuse le Prince Médiatique d'être responsable de ces morts. Certes, ce Jupiter-Média est lui-même un rouage de la grande machine qui entraîne le monde.
Certains penseront qu'il n'est qu'une entreprise recher¬chant des bénéfices, et qu'il diffuse ce qui se vend comme n'importe quel marchand le ferait. Ses produits sont les images, les événements, les rêves mis en scène. Et il a sim¬plement constaté que le sordide et le sanglant, le pervers et le criminel, le spectaculaire dans l'horreur, l'imaginaire noir, obtenaient une grande audience. Qu'il fallait le sus¬pense d'une enquête pour retenir le téléspectateur devant un écran. Et l'audience faisait monter en flèche le prix des secondes de publicité.
Le Prince Médiatique enrichissait les propriétaires. Et Caïn, son allié, était aussi au service du marché.

Mais ce Prince Médiatique n'est pas qu'un rouage du système économique.
C'est lui qui, maintenant, gouverne plutôt qu'on ne le gouverne. Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes le servent de par le monde.

Ces présentateurs, ces producteurs, et même les journa¬listes sont l'équivalent des lanistes qui dans l'antiquité romaine possédaient les gladiateurs, les entraînaient, orga-nisaient le spectacle.
Et ils n'ont pas plus de scrupules.
« Il faut donner au peuple ce qu'il attend, pensent-ils. » Et Caïn est plus fascinant qu'Abel. Et Caïn réclame de la chair vivante. Alors on la lui offre.

J'ai vu après un attentat commis par un kamikaze à Jérusalem les corps déchiquetés des victimes étalés sur l'écran. J'ai vu un amuseur qui dans une émission de télé¬vision s'est présenté vêtu comme un rabbin orthodoxe et a fait le salut hitlérien, en criant « Heil Israël ».

J'ai tenté d'empêcher mes enfants de se laisser droguer par le spectacle de la violence, en les écartant de la télévision.
Alors ils m'ont réclamé des jeux vidéo. Je les ai visionnés. On doit, au volant de sa voiture, écraser des passants, s'enfuir, tuer des policiers, tirer, tirer à tout instant, sur ceux qui s'opposent à vous. Et si l'on perd la partie on meurt mais on se relève et on recommence. Ce n'est qu'un jeu, n'est-ce pas ?
Mais de nombreux adolescents déjà ont été à ce point contaminés qu'ils sont entrés dans la vie comme on entre dans leur jeu. En tuant. En imaginant qu'ils allaient pouvoir jouer une nouvelle partie.
Et on les a tués ou emprisonnés pour trente ans. Ou condamnés à mort, et exécutés même s'ils étaient mineurs au moment de leur crime.

Caïn règne donc associé au Prince Médiatique.
Ils ont colonisé les jeux vidéo et Internet. On vend sur la toile des films où les enfants sont martyrisés. Et il existe des centaines de sites pédophiles, qui proposent de jeunes proies vivantes pour « jouer » avec.

Tel est le royaume du Prince Médiatique.
Mais les conséquences de sa domination sont plus graves encore. Il aime le sang, le spectacle tragique, l'horreur, le crime. Il nourrit Caïn et se nourrit de lui.
Alors pour relater la vie du monde, il ne montre que ce qui le satisfait, correspond à ses intérêts.

Les lanistes journalistes choisissent les gladiateurs, font entrer les bêtes féroces, écartent tout ce qui peut déplaire au spectateur qu'on flatte ou à l'empereur qu'il faut satisfaire.
On montre ce qu'il attend, ce qui conforte son pouvoir.
Pourquoi exalterait-on Abel ? La fraternité ? Le dévouement ? Si on le fait, c'est de manière à transformer ce qu'on montre en spectacle et à le vider de la vérité qu'il contient. Et chaque moment de la vie du monde est ainsi. modifié, manipulé, mutilé par ce Prince Médiatique, dont nous sommes dépendants.

Il nous fait croire que nous sommes les témoins de ce qu'il montre. Il cache les morts quand il a décidé que c'était de son intérêt de ne pas les montrer.
On ne voit plus les morts des armées en guerre puisque celles-ci doivent se faire sans perte. Guerre-Zéro mort, dit¬on. Et ce mensonge, l'écran le répète puisqu'il est vide de cadavres.
Alors pourquoi pas la guerre ? Puisqu'elle n'est pas san¬glante pour nous ?
Mais s'il faut au contraire susciter l'indignation, alors voici des corps démantelés. Et peu importe qu'en les mon¬trant on blesse les familles, les survivants, les enfants !

Le Prince Médiatique nous fait croire que nous voyons la vérité, mais il ne s'agit que de son mirage.
Et il en fait de même en toute occasion.
Les spectacles se nomment « télé-réalité », alors que tout est sous cloche, que c'est une vie artificielle et truquée qui s'y déroule.
Tout est «joué ». Le monde reflété par le Prince Médiatique n'est qu'un spectacle.
Il nous trompe.
Nous sommes aveuglés par le mensonge médiatique. Comment comprendre le monde, comment nous
comprendre, comment vaincre Caïn, quand le faux s'appelle vrai ?
Et que, de l'enfance à la mort, à tous les instants de notre vie, c'est ce mensonge qu'on nous inocule.
Le Prince Médiatique nous oblige à ne pas le quitter des yeux, pour mieux nous aveugler.


(2) janvier 2010


une situation alarmiste de la situation alimentaire ....francaise!

Cet article est tiré de Nexus No 65.

 

Il s’agit d’un entretien avec Raoul Jacquin, une personne qui parle comme j’aime, d’une façon brut, mais tellement juste, et censée.

 

L’association Kokopelli a été crée en France en 1999 dans le but de préserver la biodiversité à partir de semences naturelles. Aujourd’hui elle compte entre 4 000 et 5 000 variétés de légumes, de céréales, et de fleurs, et expédie ses semences dans le monde entier.

 

Voici l’interview de Nexus avec Raoul Jacquin, responsable du jardin de l’association.

 

Nexus :

Vous dressez un constat alarmiste de la situation alimentaire…

 

R.J :

Je pense qu’en Europe nous ne sommes pas à l’abri de connaître, peut etre pas les grandes famines du moyen age, mais tout est en place pour que nous soyons en état de disette, c’est évident.

 

Nexus :

Pourquoi doit on craindre une prochaine disette… ?

 

R.J :

Alors que le France est un pays de cocagne ou l’on peut tout produire, on est plus du tout en mesure d’avoir une assiette variée : Il n’y a qu’à lire les étiquettes pour constater la provenance de ce que nous mangeons.

 

En cas de vrai pandémie mondiale, avec des restrictions sur les transports, nous allons vivre une crise dramatique.

 

Si on ne met que du blé ou du maïs dans notre assiette, nous serons autosuffisants, surtout si l’on éradique une partie des troupeaux qui en consomment. Mais pour la multiplicité et la diversité biologique de notre assiette, donc de nos apports alimentaire, il est évident que nous ne sommes plus autosuffisants.

 

Plus inquiétant encore, les constructions génétiques actuelles défendues par nos gouvernements et les multinationales semencières nous placent en état d’insécurité alimentaire, en hypothéquant gravement, contrairement à ce qu’ils veulent nous faire croire, la souveraineté alimentaire de la planète.

 

Nexus :

De quelle façon… ?

 

R.J :

Prenons l’exemple du maïs. Sans même parler des OGM, l’industrie ne produit plus que  des variétés hybrides, c’est à dire des clones.

 

Le peuplement d’un champ de maïs, c’est à peu près , 100 000 pieds à l’hectar, si l’on prend le 1er pied à l ‘entrée du champ et le dernier à la sortie, ils sont parfaitement identiques génétiquement, ce qui signifie qu’au niveau mondial, tous les pieds cultivés d’une même ( pseudo ) variété, ( elles portent désormais des numéros matricules et plus des noms ) possèdent strictement le même patrimoine génétique.

 

Si un seul plan est attaqué par une virose ou un parasite, comme les schémas génétiques sont exactement les mêmes pour les milliards de plans de cette variété sur la planète, tous les autres le seront aussi et les récoltes seront détruites ! Vous imaginez les répercutions…

 

Nexus :

Certes, c’est inquiétant…

 

R.J :

Sans compter que le plus grand danger des semences de maïs hybride est qu’elles ne sont pas reproductibles fidélement à elles-mêmes, ce qui signifie synthétiquement qu’un paysan qui prélèverait une partie de sa récolte pour la resemer l’année suivante n’obtiendra pas de récolte. Donc la encore, s’il y a un problème majeur au niveau mondial, et que les semences ne peuvent plus circuler, nous serons dans une situation de disette et de famine.

 

Et ce sera d’autant plus imparable dans les pays dits ‘’ industrialisés ‘’ que nous n’avons plus aucune porte de sortie.

 

Dans les pays qu’on voudrait ‘’ émergents ‘’, il y a encore des semences de pays reproductibles. Mais en France, par exemple les hectares de maïs reproductibles cultivés cette année peuvent se compter sur les doigts de la main.

 

Sans entrer dans les notions de nouvel ordre mondial ou de théorie du complot, on peut quand même se demander si tout n’est pas mis en place pour affamer la population mondiale, sachant que ce qui vaut pour le maïs, existe pour le blé, le riz, et le soja, quatre piliers de l’alimentation de l’humanité !

 

Nexus :

Peut on faire autrement … ?

 

R.J :

Notre maïs fait partie des grandes fiertés de ce jardin. Nous sommes dans les Alpes de Haute Provence. Tout le monde sait que ce n’est pas du tout une terre d’éléction ou de prédilection du maïs, par manque d’eau. Or, nous sommes le 31 aout 2009, après 2 mois de chaleur intense et pourtant, voilà un maïs parfaitement vert, en pleine floraison mâle et femelle, il y a fécondation , avec du pollen partout sur les feuilles, sans que nous ayons irrigué !!

 

Donc les gens qui racontent que le maïs exige au moins 3 M³ d’eau par kilo, se trompe. La raison est que l’on ne parle plus de la même chose, on ne parle plus du ‘’ maïs ‘’ en tant que plante divinisée des Amérindiens, qui avec la pomme de terre, a sauvé l’Europe de la famine.

 

Cependant, et ce depuis plus d’un siècle, l’industrie semencière a entièrement détruit cette sublissime plante et l’a transformée en une chimère génétique.

 

Nexus :

Comment le maïs est il devenu une chimère génétique … ?

 

R.J :

L’hybridation et maintenant les manipulations transgéniques, ont appauvri son patrimoine génétique à un point tel que cette plante, qui était cultivée par les Amérindiens dans les deserts, est devenue une culture strictement irriguée qui a extrémement besoin d’eau !

 

Dans notre jardin, nous prouvons que le contraire est possible. Et puisqu’aujourd’hui il faut parler de façon bassement matérielle, nous obtenons, de plus, du rendement, sur une plante qui n’a rien demandé d’autre que l’énergie du Soleil, du cosmos, et ce  qu’elle peut puiser dans le sol, sachant que nous l’avons légèrement aidée en ajoutant un peu de compost de brebis, et que les plans sont paillés pour le maintien de l’humidité.

 

Une plante, quand elle a soif, cherche à y remédier. Que fait-elle ?

Elle pousse ses racines toujours plus profondément , qui vont chercher l’humidité et les nutriments du sol. Si on l’arrose, elle n’a plus besoin de ‘’ travailler ‘’. On l’empêche alors de se développer et, de fait, plus on l’arrose, plus elle aura soif.

 

Nexus :

Donc le maïs pourrait se passer d’irrigation… ?

 

R.J :

Absolument.

C’est une plante d’avenir, surtout si on ne prélève que la partie grain et que l’on restitue au sol l’ensemble des pailles. Au lieu de destructurer les sols et  ‘’ bousiller ‘’ nos nappes phréatique, le maïs s’avère en afit un précieux reconstituant des sols, parce qu’il laisse beaucoup plus de carbonne à l’hectare qu’il n’en prélève.

 

C’est donc une plante de solution à la sécheresse, à condition que nous parlions de maïs et non pas de ce clone que vend l’industrie, qui ne mérite pas ce nom de « maïs ».

 

Nexus :

Et les tomates, un légume phare chez Kokopolli ?

 

R.J :

Cela fait 33 jours que ces tomates n’ont pas été arrosées et il n’a pas plu depuis 2 mois. Elles sont pourtant très loin d’avoir soif.

 

Nexus :

Comment expliquez-vous cela ?

 

R.J :

On a tout simplement oublié que nous vivons sur quelque chose d’  ‘’ approprié ‘’ , la Terre mère, un être vivant et nourricier , et qu’une plante ne vit pas d’une culture hydroponique et d’un raisonnement trilogique NPK 2 + pesticides.

 

Une plante se nourrit du sol et de l’air, et puisqu’on est sur ce sujet qui me tient vraiment à cœur, qui est la capacité d’une plante à s’adapter à son milieu, à comprendre, à évoluer, à co-évoluer avec son jardinier et son environnement, hé bien nous, avant de soigner les plantes, nous soignons le sol. A partir du moment ou la terre est en bonne santé, les plantes le sont forcément aussi.

 

Ce sol par exemple a été complétement anéanti et destructuré jusqu’à il y a 2 ans lorsque nous avons repris ce jardin, après 50 ans d’agriculture intensive, productiviste, chimique, tassé, compacté, complétement exsangue en humus, il ne demandait qu’à revivre, à passer du sytème anaérobie dans lequel il avait été contraint à un système de vrai sol , avec des bactéries, des vers de terre et tant d’autres choses…

 

Nous avons juste passé  une sous-soleuse, une epèce de grand couteau que l’on enfonce jusqu’à 40-45 cm, pour que l’air se réapproprie le sol, que les pluies descendent et alimentent les couches profondes…

 

C’est alors un grand levain qui se remet en place, une grande alchimie qui se prépare de nouveau  pour permettre au sol de nourrir la plante, ce dont il est parfaitement capable.

 

Et il faut sortir de cette espèce d’inféodation de la nature. Car en fait, nos plantes ici ne sont pas vraiment des plantes cultivées. Elles coopèrent avec les élèments  et nous faisons partie des élèments, nous , êtres humains.

 

Quleque part, nous pouvons considérer qu’elles ont aussi envie de nous faire plaisir, elles savent que nous avons besoin d’elles pour notre alimentation, car je pense qu’elles sont en capacité de le comprendre et de répondre favorablement à nos attentes.

 

Nexus :

Ce n’est pas le cas des plantes cultivées chimiquement … ?

 

R.J :

A partir du moment ou , comme le fait l’agriculture intensive , on exerce des moyens qui sont uniquement coercitifs, les plantes n’ont aucune envie de donner le meilleur d’elles-même. Peut être se disent elles que quitte à être assistées et contraintes à ne pouvoir vivre qu’avec des béquilles chimiques, autant aller jusqu’au bout de notre délire, donc la aussi elles ont envie de nous faire plaisir, elles abondent dans notre sens en demandant systématiquement des pesticides et des produits chimiques.

 

Les plantes peuvent se suffire de la nature , il suffit de regarder autour de nous. Aujourd’hui, les sols agricoles sont malades de l’homme. Ils ne demandent qu’un chose, c’est de produire, produire, et encore produire .

 

Le problème c’est qu’un sol en bonne santé ne rapporte rien à personne, ni aux lobbys politico-chimico-industriels, ni au Crédit Agricole qui ne peut consentir des prêts à court terme pour acheter des engrais …

 

Un sol vivant, rend indépendant ceux qui vivent dessus et, dans notre société c’est ingérable pour les politiciens de savoir que les gens peuvent se suffire à eux mêmes, donc on essaie de rendre aussi la nature incapable de s’autogérer.

 

Nexus :

Que faut il faire ?

 

R.J :

Il est essentiel de continuer à faire vivre ces variétés naturelles qui nous ont rendus indépendants et dont on est en train de priver les générations à naître. Le mot est peut être un peu fort, mais je l’assume, nous sommes dans une dictature semencière.

 

Il y a des gens en situation de monopole qui veulent aller jusqu’au bout de cette ineptie. Et ce qui me révolte le plus, c’est que nous imposons cette catastrophe à des générations qui ne sont même pas la pour s’exprimer, et qui ne pourront revenir en arrière si nous ne resistons pas.

 

Nexus :

Bien sur on va vous objecter les rendements…

 

R.J :

Alors sur ce sujet, je suis très embêté pour nos detracteurs. Ce jardin est aussi un jardin expérimental, donc nous pesons tout ce qui en sort.

 

A la fin de la recolte, d’ici un mois, nous pourrons produire des chiffres de rendement, mais d’ores et déjà nous avons des pieds sur lesquels nous avons cueilli plus de 8 kilos de tomates et il en reste encore à peu près 4 à 6 kilo, ça dépendra de l’arrière saison.

 

Ces plants vont donc rendre 12 kilos minimum, sachant que c’est un rendement net, parce que si on m’objecte celui des serres de grandes productions ou les tomates sont en hydroponie et coutent une fortune en ingénierie fossile, il va falloir intégrer ce qu’on appelle pudiquement les ‘’ dégats collatéraux ‘’.

 

En effet il faut mettre en parallèle le pseudo rendement de l’agriculture industrielle et productiviste avec les couts de dépollution et ceux induits sur la santé humaine.

 

Des professeurs comme Jacques testard ou Henri Joyeux, tendent à prouver que notre alimentation est potentiellement dangereuse pour notre santé.

 

Pierre Rabhi dit : ‘’ Avant, on se souhaitait bon appétit, maintenant, il faut se souhaiter bonne chance ‘’.

 

Lao-Tseu déjà disait :  ‘’ Que ton aliment soit ton médicament ‘’.

 

La réalité aujourd’hui, c’est que ton aliment t’oblige à prendre des médicaments. Nous sommes même obligés de consommer des compléments alimentaires. Non seulement notre alimentation est carencée, mais elle devient dangereuse pour la santé et tout prouve qu’elle l’est pour la planète.

 

Si 86% des eaux de surface sont polluées, les eaux résiduelles et les eaux des nappes phréatique aussi, il y a forcément une cause, et on la connaît en grande partie.

 

Voilà ou nous en sommes et je pense que, malheureusement, ce n’est que le début. Il faut se rappeler que tout a commencé et a été érigé en dogme pendant les 30 glorieuses, mais s’il y a un constat à faire, c’est un constat d’échec.

 

Nous sommes effectivement malades de notre alimentation et la planète l’est aussi.

 

Nexus :

Reste-il des raisons d’espérer… ?

 

R.J :

Chez Kokopelli, nous sommes très optimistes parce qu’en fait nous avons encore  toutes les solutions possibles. Il ne faut donc absolument pas sombrer dans la sinistrose, car nous sommes en passe de prouver qu’il est possible de pratiquer une agriculture respectueuse de l’environnement et du consommateur, et que notre aliment soit réellement notre médicament.

 

C’est aussi offrir aux générations à venir le mot ‘’ futur ‘’.

 

Fin.

 

J’aime beaucoup cette phrase du texte que je reprends donc en conclusion :

 

C’est ingérable pour notre société de savoir que les gens peuvent se suffire à eux mêmes, donc on essaie de rendre aussi la nature incapable de s’autogérer.

 

Plus d’infos ici sur le site de l’association Kokopelli :

http://www.kokopelli.asso.fr/


(1) décembre: Télé ou pas télé.....

(2) janvier: La disette en France ?

(3) mars: et si on fermait la bourse !

.............................................................................................................................